Interview exclusive de Jean-Pierre Fabre à propos de la crise politique au Togo

Interview exclusive de Jean-Pierre Fabre à propos de la crise politique au Togo

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Fenêtre Sur l’Afrique : Monsieur Jean Pierre Fabre, comment réagissez-vous au discours du 27 avril prononcé par Faure Gnassingbé?

Jean-Pierre Fabre : De cette allocution, je retiens pour ma part, deux aspects.

1- Le premier concerne le déni constant de la réalité togolaise qu’illustre cette allocution. C’est un tissu de contrevérités insupportables qui constitue une offense aux populations togolaises qui sauront lui apporter, j’en suis convaincu, la réponse appropriée en temps opportun.

2- Le deuxième aspect relatif à l’arrogance du Chef de l’Etat à prétendre vouloir respecter coûte que coûte les échéances électorales légales, confirme la détestable nature du régime RPT/UNIR, adepte impénitent des coups de force.

Comme j’ai déjà eu à l’expliquer, le règlement de la crise togolaise échappe à l’application de la Constitution et des lois de notre pays. Il s’inscrit désormais en principe, dans le cadre du dialogue auquel le Chef de l’Etat a lui-même été contraint d’appeler. En conséquence, face au dialogue, les échéances électorales légales s’effacent. Continuer d’affirmer, après l’entrée en dialogue, avec arrogance, l’existence de problèmes qui seraient liés au non-respect des délais électoraux, c’est nier la mission fondamentale du dialogue et manifester une volonté de passer en force. Ce à quoi, nous opposerons une fermeté absolue.

Fenêtre Sur l’Afrique : Après un tel discours, qu’espérez-vous de ce dialogue?

Jean-Pierre Fabre : Vous n’y pensez pas ! Il faut plus qu’un discours pour nous ébranler. Porteurs des aspirations des populations nous sommes sereins. Et préparons la reprise des manifestations pour contrer toute velléité de passer en force.

Fenêtre Sur l’Afrique : Le peuple Togolais, la société civile et la coalition réclament la démission de Faure Gnassingbé, la mise en place d’une transition pour revigorer les institutions de la République et asseoir des conditions d’élections libres, crédibles, transparentes et démocratiques. Faure Gnassingbé militarise le pays, balaie du revers de la main les revendications. Que pensez-vous faire pour freiner l’élan de celui-ci ?


Jean-Pierre Fabre : Une seule solution. La mobilisation populaire. Faure Gnassingbé, est le produit d’un système d’accaparement du pouvoir par la violence et les fraudes électorales. Que ce système ait à sa tête Faure GNASSINGBE ou un autre, il tient à conserver le pouvoir envers et contre tout, et se moque éperdument des revendications, des légitimes et profondes aspirations des populations togolaises fatiguées d’être exploités et traitées en sous-hommes, depuis si longtemps.

Nous administrerons en la preuve, et l’histoire retiendra qu’un peuple ne peut indéfiniment demeurer dans la servitude. Tous les peuples sont épris de paix, de justice et de liberté. Et ont soif de démocratie. Et l’expression de la reconnaissance de la dignité d’un peuple passe nécessairement par l’alternance. Le Togo ne saurait être en reste.

Le régime RPT/UNIR doit être combattu de toutes nos forces. La mobilisation populaire pour la reconquête de la liberté et de la dignité bafouées par une dictature sans pitié, jamais ne doit s’essouffler. Jamais !

Ou c’est la mobilisation populaire tous azimuts, ou c’est l’acceptation d’une condition de servilité dans l’esclavage sous la domination des tenants de l’ordre RPT/UNIR.

Fenêtre Sur l’Afrique : Vous estimez que le moyen légal pour parvenir à la satisfaction des revendications reste les manifestations. Ces dernières semaines ont démontré que le pouvoir contrôle tout, de bout en bout. Je rappelle que vous même et vos collègues de la coalition, vous avez essuyé des tirs de grenades lacrymogènes. Croyez-vous toujours aux marches pour aboutir dans vos revendications ?

Jean-Pierre Fabre : Responsable politique que je suis ne connaît pas d’autres moyens.

Dans le combat engagé pour le renversement de la dictature, aucune contribution n’est de trop. Si vous pensez qu’il existe d’autres moyens légaux à la disposition du peuple pour obtenir un changement de régime, la coalition G14 est ouverte. Ce dont nous sommes convaincus au sein de l’opposition, c’est que nous sommes dans notre bon droit. Nous avons pour nous la vérité et tôt ou tard, cette vérité nous affranchira.

Fenêtre Sur l’Afrique : Monsieur le chef de file de l’opposition, après Mango, Bafilo, Sokodé et Kparataou, le régime fait usage de la violence militaire sur les populations d’Agoè-Nyivé et ses environs. N’est-ce pas une démonstration de force?

Jean-Pierre Fabre : Devrions-nous pour cela, nous terrer dans nos maisons ou prendre le chemin de l’exil ? Le régime RPT/UNIR multiplie les actes de violences ici et là pour terroriser les populations et les condamner à accepter sa loi d’airain. De deux choses, l’une, ou nous capitulons ou nous leur résistons. Evidemment, il nous faut résister. Et nous le faisons déjà. Permettez-moi de saluer la bravoure dont les populations togolaises, sur toute l’étendu du territoire, ont fait preuve jusqu’à présent.

Fenêtre Sur l’Afrique : Sans langue de bois, Monsieur Jean Pierre Fabre, le peuple semble se résigner face à ces tours de bastonnades, rafles, séquestrations, emprisonnements. Partagez-vous ce constat?

Jean-Pierre Fabre : Non évidemment, je ne saurais partager un tel constat qui serait une sorte de caution à la capitulation. Vous voyez bien, nous sommes là sur le terrain, bien décidés à y rester, parce que déterminés à poursuivre le combat jusqu’à son terme. Le peuple ne peut jamais se résigner. Aucun Peuple digne de ce nom, en lutte pour sa libération n’a droit au répit tant qu’il n’a pas atteint l’objectif final. Il nous faut choisir : résister par tous les moyens ou nous aplatir, nous résigner. Pour ma part, la résignation est exclue de mon langage, de mon imaginaire. Je ne saurais jamais m’y résoudre. Sachez que les violences, la brutalité, les sévices, ne doivent jamais nous amener à abdiquer. Car, Comme disait, il y a 57 ans déjà, Patrice Emery Lumumba, « il est préférable de mourir la tête haute, avec la foi indestructible et la confiance profonde dans la destinée de notre pays, plutôt que de vivre dans la soumission, en ayant renié les principes qui nous sont sacrés. » De même, les paroles prophétiques de notre hymne national doivent être chantées avec ferveur, et la conscience aigüe du devoir auquel il nous appelle. « Que viennent les tyrans, ton cœur soupire vers la liberté. Togo debout ! Luttons dans défaillance. Vainquons ou mourrons, mais dans la dignité ».

Fenêtre Sur l’Afrique : Parlons de l’affaire Bolloré qui défraie actuellement la chronique. Contrairement aux députés guinéens qui se sont saisis du dossier, la réaction togolaise reste quelque peu mitigée. Ne pensez vous pas qu’il faut intensifier l’action?

Jean-Pierre Fabre : Ce que vous considérez comme retard, ou mollesse dans la réaction des députés de l’opposition togolaise, relève plutôt d’une attitude responsable qui tient compte du temps nécessaire à une meilleure connaissance du dossier en vue d’une réaction appropriée. Vous savez bien qu’en toute situation, il faut savoir réagir sereinement, en évitant toute précipitation préjudiciable à l’efficacité dans l’action.

Je rappelle que le 24 mai 2016, dans le cadre de l’affaire SERVAIR TOGO, j’ai adressée, une lettre au Premier Ministre, avec copie au Chef de l’Etat, réclamant, en vertu de l’article 12 de la loi portant statut de l’opposition qui m’y autorise, copie des contrats de concessions octroyées aux sociétés œuvrant au Togo, dont Bolloré Africa Logistic. Ma requête est évidemment, restée sans suite. Cette lettre a été rendue publique, elle peut être consultée sur le site internet de l’ANC. Vous voyez bien que l’opposition parlementaire ne dort pas et n’a pas attendu la mise en examen de Vincent Bolloré pour exprimer ses préoccupations s’agissant de la gouvernance du régime RPT/UNIR. Nous ne demandons qu’on nous tresse des lauriers, mais souhaiterions que les critiques, soient constructives.

Avec un peu de patience, vous verrez très prochainement la réaction multiforme de l’opposition. Gardons-nous donc de tout jugement hâtif. En tout état de cause l’opposition ne se rendra jamais complice du pouvoir corrompu qu’elle combat.

Cette affaire est d’une extrême gravité. Elle est la parfaite illustration de la mal gouvernance politique et économique du régime RPT/UNIR. Et explique les raisons pour lesquelles le RPT/UNIR s’accroche à un pouvoir dont il tire abondamment et outrageusement profit, faisant peu de cas de la misère des populations. La détresse de la jeunesse est le cadet de ses soucis.

La réponse du gouvernement, selon laquelle il n’est pas concerné, manifeste son irresponsabilité et sa mauvaise foi habituelles. Car Vincent Bolloré est soupçonné d’avoir financé une partie de la campagne de Faure Gnassingbé en 2010 et obtenu en contrepartie, la concession du port de Lomé. Il est bien mis en examen pour « corruption d’agents publics étrangers ». Selon l’information judiciaire, Vincent Bolloré est le corrupteur et le chef de l’Etat togolais, Faure Gnassingbé un des corrompus. La mise en examen repose non sur des allégations fantaisistes, mais sur des faits avérés dont les preuves ont été abondamment rapportées.. Le chef de l’Etat togolais ne peut en aucune manière se soustraire à sa responsabilité.

C’est le lieu de saluer le travail impartial et minutieux des institutions judiciaire françaises dont les pays africains gagneraient à s’inspirer.

Fenêtre Sur l’Afrique : Parlons un peu de la CENI. Sur les réseaux sociaux, il se dit que votre parti l’ANC y retournerait ses représentants. Vous confirmez ? Si non, quelle assurance donnez-vous au peuple face aux joutes électorales en préparation ? Si oui, pourquoi?

Jean-Pierre Fabre : Normalement, vous ne devez pas me poser une telle question. Il se dit beaucoup de choses sur les réseaux sociaux. Apprenons à nous en tenir rigoureusement aux faits au lieu d’accorder de l’intérêt aux rumeurs malveillantes, nuisibles à l’opposition et dont nos adversaires du RPT/UNIR ne peuvent que tirer profit. La réalité est que l’assemblée a demandé à l’ANC, parti disposant d’un groupe parlementaire, de désigner ses représentants à la CENI. L’ANC, par lettre adressée au Président de l’Assemblée Nationale et rendue publique, en son temps, a décliné l’offre. Voilà les faits. La position de l’ANC, sur la question n’a pas varié. Si elle avait changé, l’opinion en aurait été informée.

Nos préoccupations du moment sont loin d’être électoralistes. L’ANC, est membre de la coalition des 14 partis de l’opposition, qui fait bloc contre la dictature RPT/UNIR. Comment pouvez-vous, un seul instant, concevoir que l’ANC, fasse cavalier seul dans ce dossier ?

Je voudrais terminer en faisant remarquer que le drame de notre lutte est que la désinformation nuisible à l’opposition par des rumeurs malveillantes n’est pas le fait du RPT/UNIR seul. Des personnes se proclamant de l’opposition ou proches de celles-ci, s’y livrent également. Je ne comprends que trop bien cette attitude qui n’a rien à voir avec un quelconque engagement contre la dictature.

Fenêtre Sur l’Afrique : Le nommé Didier AMELA, se réclamant militant de l’ANC vient de démissionner de ce parti. L’information a été portée à la connaissance des média au cours d’une conférence de presse que l’intéressé a animé ce matin à son domicile à Djidjolé. Comment réagissez-vous à cet acte posé par Didier AMELA?

Jean-Pierre Fabre : Monsieur Didier AMELA a adhéré en toute liberté à l’ANC, sans fanfare et surtout sans tapage médiatique. Il est étrange qu’il ait éprouvé le besoin d’organiser une conférence de presse pour annoncer et justifier son départ dont nous avons été informés comme vous par la presse. Une simple lettre à la direction du parti aurait suffit. Je l’ai reçu quelques fois, à sa demande sans qu’il ait jugé nécessaire de faire état des griefs aujourd’hui invoqués. Je considère que le fait de quitter un parti auquel l’on appartient n’est pas un évènement nécessitant la tenue d’une conférence de presse, à moins d’avoir une idée derrière la tête. De toute façon, les véritables raisons de sa défection qu’il a voulue tonitruante, seront bientôt connues.

Fenêtre Sur l’Afrique : L’homme estime qu’au sein de l’ANC, seuls les métis ont droit de cité. Que répondez- vous ?

Jean-Pierre Fabre : Voyons, C’est grotesque ! A l’ANC, comme dans tout parti politique digne de ce nom, sérieux de surcroit, les responsables et militants sont appréciés selon leur conviction et compétence, leur ardeur au travail, leur abnégation. Et non selon la couleur de peau, l’appartenance ethnique, la religion ou le sexe !

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